(Chapitre 6: Journal du refus.)
Maman m'a acheté le nouveau Robert à Noël. C'était mon cadeau, je l'avais demandé. L'autre datait de l'école primaire.
J'ai toujours aimé les dictionnaires parce que c'est sincère. Ca ne cherche pas à vous faire des discours sur la tolérance ou l'acceptation des autres. Et puis ça présente toutes les opinions, on y trouve "antiraciste" mais on trouve aussi "raciste" et personne pour dire que le monde est beau et parfait.
Le mot "homosexuel" existe dans le dictionnaire. Il s'y trouve après "homophonie" et avant "homosphère". Personne ne l'a placé là, à cet endroit, c'est l'ordre alphabétique qui commande.
Moi j'aurais voulu cela, naître dans un monde où j'aurais eu une place dans l'ordre alphabétique,me trouver au bon endroit, entre les bons mots . Le dictionnaire c'est le seul livre qui ne mente jamais, qui ne soit ni pour ni contre, le seul qui ne cache rien. Voilà ce qu'il dit:
HOMOSEXUEL,ELLE (1891)
1°. Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe. Un homosexuel --> gay, homophile, pédéraste ; FAM. ET PEJ. enculé, folle, homo , lope, lopette , pédale , pédé , tante, tapette. Homosexuel habillé en femme --> travesti ; FAM. travelo. Homosexuel actif, passif --> (inverti, sodomite). Une homosexuelle --> lesbienne ; LITTER. gomorrhéenne , tribade ; FAM. et PEJ. gouine . Les homosexuels (cf. le 3m sexe). Hostile aux homosexuels --> homophobe.
2° . adj. être homosexuel (cf. FAM et PEJ) - En être, être de la pédale , être de la jaquette (flottante) - être à la fois homosexuel et hétérosexuel --> bisexuel (cf. FAM. Bique et bouc, à voile et à vapeur). Relatif à l'homosexualité. Tendances, relations homosexuelles. La communauté homosexuelle masculine --> gay. CONTR. Hétérosexuel.
Il manque le "tarlouze" de Sébastien...
Je n'ai pas besoin qu'on me dise autre chose, j'ai la vérité sous les yeux... Mme Charmelet nous fait parfois réécire des articles du dictionnaire qui nous semblent trop compliqués mais moi je sais parfaitement que les définitions se moquent du thème de la différence.
Après, il y a le mot "homosphère". Je l'ai lu et relu pour mieux respirer. Et puis j'ai décidé que ça ne me concernerait pas.
L'injustice, c'est que je ne sois pas née garçon. Cela aurait été beaucoup plus facile. Quand je suis tombée amoureuse de Véro en 6ème, je me souviens que ça ne m'a pas du tout inquiétée , ce n'était ni normal ni anormal, juste merveilleux de la retrouver chaque matin et de rire ensemble. Et pourtant je savais que j'étais amoureuse, je le savais parce que je ne supportais pas qu'un garçon s'approche d'elle, ni qu'elle me parle durement et quand elle me souriait je me sentais au paradis...
Mais le mot "homosexuelle" , non je n'y aurais jamais pensé, je ne savais d'ailleurs pas qu'il existait et peut-être qu'il n'existait pas... J'étais dans le monde de l'enfance et rien ne pouvait me faire mal. Aujourd'hui un regard, un geste, un mot, me blessent et cette certitude qu'il n'y a pas d'avenir pour moi, que je me suis trompée de sexe, de genre, de vie. Mais il faut savoir refuser et il y a toujours une porte de sortie...
Je ne serai pas "lesbienne" , "gomorrhéenne" , "tribade" ni "gouine". Je ne fréquenterai jamais les "enculés", les "folles", les "lopes", les "lopettes", les "pédales , les "pédés" , les "tantes" , les "tapettes" , les "travestis" ni les "travelos". Je ne serai pas dans le dictionnaire à ce mot-là, on ne m'y trouvera pas.
C'est en conquième que j'ai compris que quelque chose était bizarre... Evec un petit effort je suis certaineme que je pourrais retrouver la date. La date du malheur. J'avais invité mes copines et nous devions préparer un exposé sur les femmes au Moyen-Age. C'était très sympa et comme j'avais fait à peu près tout le travail de recherche, on s'est vite retrouvées à parler de chanteurs et de chanteuses. Mais quand il a fallu dire quel était mon chanteur préféré, j'ai eu comme un blanc. Comme si je ne comprenais pas la question ou que je tombais dans un trou dont je ne suis jamais sortie ... Et puis j'ai compris.
J'ai compris que leur chanteur préféré, c'était celui qui les faisait rêver, qu'elles auraient eu envie de rencontrer et d'embrasser. Alors que le mien, c'était celui que j'aurais voulu être. Pas un homme qui m'attirait, non ; un homme dans lequel je me voyais...
Et quand elles ont parlé des chanteuses, ça a été exactement le contraire, et ma chanteuse préférée c'était celle que j'aurais voulu aimer ... Oui, je n'ai pas peur de dire ce qui m'est arrivé et si quelqu'un lit ce journal, qu'il essaie de comprendre cela sans me prendre pour une folle : j'étais une fille qui rêvait d'en épouser une autre... Il y en a tant qui rêvent du prince charmant et moi, comme une débile, je rêvais des heures durant à la princesse charmante! Je la voyais comme toutes les princesses, belle à rire, avec des cheveux de soleil et qui me prendrait par la main en me disant qu'elle m'attendait depuis tant et tant de contes...
Il m'a fallu des jours et des jours pour me faire à cette idée, à cette différence... LE soir , je pleurais pendant des heures dans mon lit, je pleurais de ne pas me correspondre, d'être en divorce et d'avoir la honte, une honte terrible qui est devenue insupportable.
Comment pouvait-on être une fille qui rêvait d'être Roméo plutôt que Juliette? Et à qui avouer cela?
J'ai tenté d'en parler à maman qui n'a rien compris. Je ne lui en veux pas, je ne vois pas comment elle aurait pu imaginer un truc pareil. Tiens, moi même, si j'avais été normale, je n'y aurais rien compris non plus.
J'ai aussi demandé à Sarah ce qu'elle pensait des homosexuels et elle s'est mise à rire. Je ne pourrai jamais oublier ce rire... Puis elle m'a affirmé que c'étaient des malades qui violaient les enfants et que les filles c'étaient celles qui n'avaient pas trouvé de mecs, des tellement laides que les garçons n'en voulaient pas ou alors des anormales.
Comme j'aurais aimé, moi, être normale!
Comme j'aurais aimé poser ma main sur celle d'un garçon et l'entendre me dire "je t'aime" !
Comme j'aurais aimé, avec les copines, discuter pendant des heures de clui à brancher et de celui à fuir !
Comme j'aurais aimé déclarer: "Sarah je te présente mon copain" !
Heureusement, depuis mon enfance, j'étais très bonne à l'école et souvent même la première. Alors je me disais que je serais journaliste internationale, que je voyagerais dans le monde entier et que personne ne s'apercevrait que j'étais une fille anormale... Je me disais que je ne me ferais pas remarquer si c'était moi qui interviewais les gens.
Mais je ne savais pas que je n'aurais pas le droit d'aimer, je ne savais pas encore que j'étais condamnée au silence, je ne savais pas qu'il faudrait me cacher et que chacun pourrait parler de ses coups de foudre sauf moi...
Alors voilà
c'est non pour moi
mille fois non
je ne veux pas de cette vie
je ne veux pas du mensonge
et de la vérité je n'en veux pas non plu
je ne veux plus de moi
je ne veux plus de vous
maman, maman, il ne faudra pas m'en vouloir
c'est juste une erreur
je n'ai pas eu le choix.
[ ... ]

