H.S. (Isabelle Chaillou)

H.S. (Isabelle Chaillou)
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(Chapitre 6: Journal du refus.)



Maman m'a acheté le nouveau Robert à Noël. C'était mon cadeau, je l'avais demandé. L'autre datait de l'école primaire.

J'ai toujours aimé les dictionnaires parce que c'est sincère. Ca ne cherche pas à vous faire des discours sur la tolérance ou l'acceptation des autres. Et puis ça présente toutes les opinions, on y trouve "antiraciste" mais on trouve aussi "raciste" et personne pour dire que le monde est beau et parfait.

Le mot "homosexuel" existe dans le dictionnaire. Il s'y trouve après "homophonie" et avant "homosphère". Personne ne l'a placé là, à cet endroit, c'est l'ordre alphabétique qui commande.

Moi j'aurais voulu cela, naître dans un monde où j'aurais eu une place dans l'ordre alphabétique,me trouver au bon endroit, entre les bons mots . Le dictionnaire c'est le seul livre qui ne mente jamais, qui ne soit ni pour ni contre, le seul qui ne cache rien. Voilà ce qu'il dit:


HOMOSEXUEL,ELLE (1891)
. Personne qui éprouve une attirance sexuelle plus ou moins exclusive pour les individus de son propre sexe. Un homosexuel --> gay, homophile, pédéraste ; FAM. ET PEJ. enculé, folle, homo , lope, lopette , pédale , pédé , tante, tapette. Homosexuel habillé en femme --> travesti ; FAM. travelo. Homosexuel actif, passif --> (inverti, sodomite). Une homosexuelle --> lesbienne ; LITTER. gomorrhéenne , tribade ; FAM. et PEJ. gouine . Les homosexuels (cf. le 3m sexe). Hostile aux homosexuels --> homophobe.
. adj. être homosexuel (cf. FAM et PEJ) - En être, être de la pédale , être de la jaquette (flottante) - être à la fois homosexuel et hétérosexuel --> bisexuel (cf. FAM. Bique et bouc, à voile et à vapeur). Relatif à l'homosexualité. Tendances, relations homosexuelles. La communauté homosexuelle masculine --> gay. CONTR. Hétérosexuel.



Il manque le "tarlouze" de Sébastien...

Je n'ai pas besoin qu'on me dise autre chose, j'ai la vérité sous les yeux... Mme Charmelet nous fait parfois réécire des articles du dictionnaire qui nous semblent trop compliqués mais moi je sais parfaitement que les définitions se moquent du thème de la différence.

Après, il y a le mot "homosphère". Je l'ai lu et relu pour mieux respirer. Et puis j'ai décidé que ça ne me concernerait pas.

L'injustice, c'est que je ne sois pas née garçon. Cela aurait été beaucoup plus facile. Quand je suis tombée amoureuse de Véro en 6ème, je me souviens que ça ne m'a pas du tout inquiétée , ce n'était ni normal ni anormal, juste merveilleux de la retrouver chaque matin et de rire ensemble. Et pourtant je savais que j'étais amoureuse, je le savais parce que je ne supportais pas qu'un garçon s'approche d'elle, ni qu'elle me parle durement et quand elle me souriait je me sentais au paradis...

Mais le mot "homosexuelle" , non je n'y aurais jamais pensé, je ne savais d'ailleurs pas qu'il existait et peut-être qu'il n'existait pas... J'étais dans le monde de l'enfance et rien ne pouvait me faire mal. Aujourd'hui un regard, un geste, un mot, me blessent et cette certitude qu'il n'y a pas d'avenir pour moi, que je me suis trompée de sexe, de genre, de vie. Mais il faut savoir refuser et il y a toujours une porte de sortie...

Je ne serai pas "lesbienne" , "gomorrhéenne" , "tribade" ni "gouine". Je ne fréquenterai jamais les "enculés", les "folles", les "lopes", les "lopettes", les "pédales , les "pédés" , les "tantes" , les "tapettes" , les "travestis" ni les "travelos". Je ne serai pas dans le dictionnaire à ce mot-là, on ne m'y trouvera pas.

C'est en conquième que j'ai compris que quelque chose était bizarre... Evec un petit effort je suis certaineme que je pourrais retrouver la date. La date du malheur. J'avais invité mes copines et nous devions préparer un exposé sur les femmes au Moyen-Age. C'était très sympa et comme j'avais fait à peu près tout le travail de recherche, on s'est vite retrouvées à parler de chanteurs et de chanteuses. Mais quand il a fallu dire quel était mon chanteur préféré, j'ai eu comme un blanc. Comme si je ne comprenais pas la question ou que je tombais dans un trou dont je ne suis jamais sortie ... Et puis j'ai compris.

J'ai compris que leur chanteur préféré, c'était celui qui les faisait rêver, qu'elles auraient eu envie de rencontrer et d'embrasser. Alors que le mien, c'était celui que j'aurais voulu être. Pas un homme qui m'attirait, non ; un homme dans lequel je me voyais...

Et quand elles ont parlé des chanteuses, ça a été exactement le contraire, et ma chanteuse préférée c'était celle que j'aurais voulu aimer ... Oui, je n'ai pas peur de dire ce qui m'est arrivé et si quelqu'un lit ce journal, qu'il essaie de comprendre cela sans me prendre pour une folle : j'étais une fille qui rêvait d'en épouser une autre... Il y en a tant qui rêvent du prince charmant et moi, comme une débile, je rêvais des heures durant à la princesse charmante! Je la voyais comme toutes les princesses, belle à rire, avec des cheveux de soleil et qui me prendrait par la main en me disant qu'elle m'attendait depuis tant et tant de contes...

Il m'a fallu des jours et des jours pour me faire à cette idée, à cette différence... LE soir , je pleurais pendant des heures dans mon lit, je pleurais de ne pas me correspondre, d'être en divorce et d'avoir la honte, une honte terrible qui est devenue insupportable.

Comment pouvait-on être une fille qui rêvait d'être Roméo plutôt que Juliette? Et à qui avouer cela?

J'ai tenté d'en parler à maman qui n'a rien compris. Je ne lui en veux pas, je ne vois pas comment elle aurait pu imaginer un truc pareil. Tiens, moi même, si j'avais été normale, je n'y aurais rien compris non plus.

J'ai aussi demandé à Sarah ce qu'elle pensait des homosexuels et elle s'est mise à rire. Je ne pourrai jamais oublier ce rire... Puis elle m'a affirmé que c'étaient des malades qui violaient les enfants et que les filles c'étaient celles qui n'avaient pas trouvé de mecs, des tellement laides que les garçons n'en voulaient pas ou alors des anormales.

Comme j'aurais aimé, moi, être normale!

Comme j'aurais aimé poser ma main sur celle d'un garçon et l'entendre me dire "je t'aime" !

Comme j'aurais aimé, avec les copines, discuter pendant des heures de clui à brancher et de celui à fuir !

Comme j'aurais aimé déclarer: "Sarah je te présente mon copain" !

Heureusement, depuis mon enfance, j'étais très bonne à l'école et souvent même la première. Alors je me disais que je serais journaliste internationale, que je voyagerais dans le monde entier et que personne ne s'apercevrait que j'étais une fille anormale... Je me disais que je ne me ferais pas remarquer si c'était moi qui interviewais les gens.

Mais je ne savais pas que je n'aurais pas le droit d'aimer, je ne savais pas encore que j'étais condamnée au silence, je ne savais pas qu'il faudrait me cacher et que chacun pourrait parler de ses coups de foudre sauf moi...

Alors voilà
c'est non pour moi
mille fois non
je ne veux pas de cette vie
je ne veux pas du mensonge
et de la vérité je n'en veux pas non plu
je ne veux plus de moi
je ne veux plus de vous
maman, maman, il ne faudra pas m'en vouloir
c'est juste une erreur
je n'ai pas eu le choix.








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# Posté le jeudi 21 décembre 2006 14:31

Modifié le samedi 25 août 2007 17:50

H.S. (Isabelle Chaillou)

H.S. (Isabelle Chaillou)
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(Chapitre 8: journal du refus)



J'ai écrit un article pour Mme Charmelet. Plus tard, quand tout sera fini , qu'elle le garde en souvenir d'une élève qui aimait les dictionnaires. Peut-être qu'un jour la vérité ressemblera à cela :


HOMOSEXUEL,ELLE
.Qui se réveille un matin amoureux d'une personne de son sexe et qui rêve de la prendre dans ses bras. --> amoureux, amoureuse, amant, amante.
. Qui présente à ses parents une fille alors qu'ils attendaient un garçon ou un garçon alors qu'ils attendaient une fille. --> enfant, fils, fille, adolescent, adolescente.
. Qui veut vivre libre et heureux. --> être humain, homme, femme.



Mais moi je n'irai pas à la Gay Pride. Je n'irai jamais défiler avec eux pour qu'on reconnaisse mon droit à l'existence. Je ne distribuerai des préservatifs à personne, je n'expliquerai à personne que des milliers de gens sont morts dans les camps de concentration parce qu'ils étaient homosexuels ni que les anciens combattants trouvent cela honteux que des homosexuels d'aujourd'hui veuillent deposer une gerbe à leur mémoire.

Je n'irai pas à la Gay-Pride. Je ne monterai pas dans un char ou un autre. Je ne danserai pas avec eux.

Je ne participerai pas à la fête des homosexuels, je n'aurais jamais rien à fêter avec eux.

Avec les filles, je n'irai pas en randonnée.

Je ne me mettrai pas sous une banderole contre les discriminations.

Je ne demanderai rien à personne.

Je ne parlerai pas aux homosexuels joyeux qui se déguisent en femmes et qui s'amusent à choquer.

Et moi je ne me déguiserai pas en homme pour te prendre la main.

Et te dire que je t'aime.

Je ne t'aimerai pas.

Je ne serai jamais homosexuelle.

Je n'irai pas à la Gay Pride.

Je ne verrai jamais les gens me regarder avec sympathie.

Moi, le premier qui m'applaudirait, je lui crierais de se taire et de rentrer chez lui.

Maman prétend que je suis "le feu qui couve sous la braise" et qu'on ne sait rien de moi.

Je voudrais être l'incendie qui allume les mots!

Madame Charmelet, je ne lutterai jamais avec vous contre l'homophobie.

J'aurais voulu être comme tout le monde, me conduire comme tout le monde, j'aurais voulu moi aussi plaisanter, me moquer des "pédales" et des "gouines", je crois que ça m'aurait amusée autant que les autres. Et puis certains jours je ne me serais pas moquée pour pratiquer la tolérance envers les H.S.

Je voudrais être une bombe avec un retardateur qui explose sans un mot à la figure de ceux qui veulent m'accepter comme je suis.

De toute façon , je suis une bombe avec un retardateur. La minuterie était réglée sur 15 ans. Me voilà, je ne suis pas venue au monde, faites comme si je n'étais pas là, ne me parlez pas, ne me consolez pas, ne me donnez rien, ne me demandez rien, je vous refuse. Tous. Ne vous penchez pas sur mon cas, ne prenez pas la peine de dire un mot, c'est inutile.

Je suis le refus.

Ce n'est pas moi que vous enterrerez, vous ne m'avez jamais vue, je ne vous connais pas, vous enterrerez la fille invisible, ne dites rien, oubliez que je suis née parmi vous.


Il n'y a qu'à toi , Clarisse, que je souris ...









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# Posté le jeudi 21 décembre 2006 16:00

Modifié le samedi 25 août 2007 17:50

H.S. (Isabelle Chaillou)

H.S. (Isabelle Chaillou)
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(chapitre 10: journal du refus)




Ne pas entrer
Rester à la porte
La porte fermée
Que l'on dit ouverte

Ne pas entrer
Ne pas frapper
A la porte de leur prison
Savoir dire non
Non c'est à jamais non


Ne pas entrer
Et les laisser dire
Qu'on ne veut pas vivre
Qu'on a les yeux vides
Et le coeur muet

Ne pas entrer
Ne rien leur dire
Surtout surtout ne pas grandir
A leurs côtés


Ne pas devenir une femme
Un homme
Un des leurs
Alors

Ne pas entrer
Rester à la porte
La porte fermée
Que l'on dit ouverte
Et laisser la clef
Sur la serrure
Se laisser mourir
Au bord de la vie


Ne rien entendre
Surtout surtout ne pas les croire
Ne pas les voir

Ne rien vouloir
Que la mort
Qui rend justice
A tous ceux
Qui la choisissent


Ne rien vouloir
De cette histoire
Où l'on n'a pas sa place
Ne rien écrire
Ne rien leur dire

Partir!









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# Posté le jeudi 21 décembre 2006 16:13

Modifié le samedi 25 août 2007 17:50

H.S. (Isabelle Chaillou)

H.S. (Isabelle Chaillou)
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(chapitre 12)




Chère Clarissa,


Tu es la dernière personne que je souhaite rendre triste, mais je n'ai pas eu le choix. Quand je me suis réveillée ce matin, j'ai compris que je n'avais plus la force de vivre encore une journée de la même façon, en pensant à ce que je suis et à ce que je ne suis pas, jusqu'à avoir envie d'en vomir et d'en finir.

Je n'ai pas trouvé de solution... De toute façon, je ne pouvais plus supporter le collège depuis ce cours d'éducation sexuelle. Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement, c'est comme si je n'avais plus la force de continuer... Je ne fais plus que dormir et souffrir, je n'ai plus envie de travailler ni de réussir ma vie comme disent les profs, en rélaité je n'ai plu envie de rien. Chaque matin maman se fâche pour que je retourne au collège et j'ai l'impression de revoir toujours les même film avec comme personnage principal une fille qui ne tourne pas rond.

Ce que je voulais te dire, c'est que je ne suis pas lâche. Tu te souviens de Mme Charmelet qui expliquait que pour certaines personnes le suicide est un acte de courage et que pour d'autres c'est une démission. Pour moi il s'agit de sortir de la honte.

Pense que ta copine Hélène dont tout le monde admire le sourire stupide et envie les bonnes notes , rêve de t'embrasser depuis le début de l'année... J'espère que tu ne sursauteras pas en lisant cela, mais je ne partirai pas sans t'avouer que je suis tombée amoureuse de toi dès que je t'ai vue, le jour de la rentrée, et que nous nous sommes assises l'une à côté de l'autre.

Je suis tombée amoureuse de ton humour.

Je suis tombée amoureuse de tes sourcils froncés quand tu réfléchis.

Je suis tombée amoureuse de ta joie de vivre, de ta passion pour les chevaux, de ta capacité à te mettre en colère alors que moi je ne sais qu'afficher ce sourire qui est devenu un masque dont je n'arrive pas à me débarasser, je suis tombée amoureuse de ta confiance en l'avenir.

Oui, je suis tombée amoureuse de toi.

"Tombée" c'est un mot auquel je pense beaucoup depuis. J'ai l'impression de n'avoir pas réussi à me relever. Rassure -toi Clarisse, je ne suis pas en train de t'expliquer que c'est à cause de toi. Bien sûr que non. Tu n'es pas la première fille dont je tombe amoureuse. Mais tu seras la seule à qui j'aurai osé le dire.

Ne m'en veux surtout pas , tu as été une merveilleuse amie, j'aurais aimé te ressembler et aller au lycée avec toi mais quelque chose en a décidé autrement. Je ne saurai jamais pourquoi c'est tombé sur moi, apparemment il n'y a ni vaccin, ni remède... Rien à faire.

J'espère que tu ne me jugeras pas et que tu essayeras de comprendre.

En réalité, j'espère aussi que je te manquerai un peu.

Hélène.



PS: Dans ma chambre, sur la grande armoire, il y a un petit chien blanc en peluche. Je l'ai gagné dans une fête le jour de mes dix ans et il ne m'a jamais quittée. Il s'appelle Breton, je sais que c'est un drôle de nom. Il est pour toi, si tu veux bien...








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# Posté le jeudi 21 décembre 2006 16:33

Modifié le samedi 25 août 2007 17:49

H.S. (Isabelle Chaillou)

H.S. (Isabelle Chaillou)
"Mon coeur s'est emballé quan Marianne a tiré un papier plus jaune que les autres et qu'elle a lu d'un ton grave:

-"je suis homosexuelle , comment faire pour ne plus l'être? Aidez-moi s'il vous plaît! "

Ca m'a donné comme un coup de poing dans l'estomac. Aussitôt Phil a voulu savoir si c'était une fille ou un garçon, mais Marianne a refusé de répondre. Mois je savais que c'était une de mes copines qui avait écrit la question..."

(résumé)





parce que c'est un livre magnifique...



...émouvant...



...poignant...



...touchant...



...captivant...



...beau tout simplement...



...et qui donne à réfléchir...



# Posté le jeudi 21 décembre 2006 16:44

Modifié le samedi 25 août 2007 17:48